PAROLE D'EXPERT

A bâtons rompus sur les "chateaux" en Afrique avec M. Doualla Bell Emilien, architecte au Cameroun






1. Monsieur Doualla
Bell Emilien. Merci de nous avoir accordé cet interview. Vous inaugurez cette rubrique. Pouvez-vous vous présenter aux internautes ?

Monsieur Douala Bell. Je suis Monsieur Manga Emilien-Joseph Doualla Bell, architecte DPLG , inscrit à l'Ordre National des Architectes du Cameroun sous le n°5 et exerçant la profession d'architecte à Douala, Cameroun depuis quarante ans.

2. Au Cameroun, comme dans un certain nombre de pays, il est de plus en plus fréquents de voir de très luxueuses maisons manifestement construites avec d'importants moyens financiers, qui tranchent dans le paysage tant certaines ont l'allure de châteaux que l'on voit dans les pays occidentaux. L'on constate malheureusement que la quasi-totalité de ces châteaux sont à l'état d'abandon ou de quasi-abandon plusieurs années après, avec des situations diverses :

. soit celui qui avait construit cette demeure n'a plus eu les moyens de l'entretenir de son vivant et son château est dans cet état bien avant qu'il ne meure,

. soit après son décès, ses descendants ne sont pas capables de l'entretenir et le laissent purement et simplement à l'abandon.

Monsieur Douala Bell. Ceci nous semble constituer un énorme gâchis, et pourtant, malgré cette situation que les gens ont sous leurs yeux, les châteaux continuent de sortir de terre, ça et là.

En ouverture de cette interview, la première question que nous souhaitons vous poser est : que pensez-vous de cette situation ?

Monsieur Douala Bell. C'est une situation dangereuse pour l'éducation de nos enfants qui auront devant eux des images de gigantisme, alors que la vie nous apprend la mesure.

3. Pouvez-vous davantage préciser votre pensée ? Vous pensez que les « chateaux » n'ont pas leur place dans les villes africaines ?

Monsieur Douala Bell. Nous allons nous appuyer sur les centres urbains qui généralement dans les pays normaux ont des plans directeurs définissant les caractéristiques des ouvrages à bâtir. Une maison est considérée comme un mobilier urbain. Si on la compare à une chaise plus grande que la pièce qui doit la contenir, alors on comprend que le château n'a pas sa place ici. Il est un danger pour la collectivité. Les accès pour secourus ses habitants en cas de danger respectant les normes d'urbanisme sont rares. La maison mobilier urbain est un signal de la santé de la ville qui l'abrite . Dès qu'elle est hors de proportion, elle devient un cancer qui métastase. Les pouvoirs publics gestionnaires des plans d'urbanisme devraient interdire une telle agression des sens.

4. Dans de nombreux pays de par le monde, la maison est un sigle social important qui « situe » la personne, sous-entendu, dites-moi où vous habituez et je vous dirai qui vous êtes. C'est la raison pour laquelle des sommes aussi importantes sont investies dans de tels projets immobiliers. A voir tous ces cimetières de châteaux, l'on a l'impression que les professionnels chargés de donner des conseils ne font pas leur travail et ne les donnent pas ou peut-sont-ce les titulaires d e tels projet s qui restent sourds aux conseils donnés. Qui doit donner ces conseils  en ce domaine ?

Monsieur Douala Bell. Un nouveau Dieu est né, il s'appelle le pouvoir d'argent. Celui qui n'en n'a pas se considère comme pestiféré. Il est aux enfers. Celui qui en a, a un droit de vie et de mort sur tout ce qui peut lui rendre des services utiles, notamment les concepteurs du cadre bâti, du cadre de la vie. Tant que le propriétaire paie généreusement le concepteur fera profil bas oubliant que son œuvre monstrueuse le poursuivra sa vie durant. Une fois l'ouvrage terminé, le petit Dieu d'argent haïra le concepteur affamé qui aura sacrifié son savoir-faire à l'enrichissement illicite.

5. M. Doualla Bell. Qui construit des « chateaux » au Cameroun ?

Des personnes qui ont des moyens matériels mais pas des moyens intellectuels. Imaginons un marchand de poissons devenu riche et transportant son poisson sur le siège arrière d'une Rolls Royce. Cela dénote son pouvoir financier mais pas sa capacité d'appréciation.

6. M. Doualla Bell. Tout terrain convient-il à la construction d'un « château »?

Oui, à condition qu'il soit en proportion avec l'investissement des éléments mis en œuvre. Ce que l'on constate aujourd'hui, est que le château admiré à l'étranger dans un grand parc boisé et entretenu importé au Cameroun dans 500 mètres carrés de terrain n'est plus qu'un avatar, un cauchemar de notre rêve.

7. Ne pensez-vous pas que face à ce désastre économico-financier, les professionnels concernés devraient systématiquement éclairer les titulaires de tels projets, non pour les dissuader de construire ce genre de château, mais pour leur expliquer précisément les coûts et dépenses qu'ils engendreront de manière permanente, afin qu'ils sachent à l'avance quel niveau de revenus ils devront avoir ou générer de manière permanente pour habiter dans de telles maisons , et s'engagent alors en connaissance de cause ? Si je sais par exemple que la maison de rêve que je souhaite construire va , compte tenu des installations électriques nécessaires, nécessiter pour son fonctionnement normal des notes d'électricité mensuelles de 300 000 F CFA, si je ne suis pas sûre de pouvoir assurer un tel paiement chaque mois en plus des autres charges qu'il faudra également assumer, je serai amenée à réfléchir et à modifier certains éléments de mon projet afin de ne pas être en tension continuelle pour savoir comment je vais payer. L'on observe d'ailleurs des situations diverses sur le terrain. Certains dans ce cas, restent dans la quasi obscurité (l'on voit souvent le soir de telles maisons avec seulement un petit rayon de lumière provenant d'une pièce, toutes les autres étant éteintes, ou alors on se lance dans la fraude d'électricité). Ne pensez-vous donc pas que les professionnels ont un sérieux travail d'éducation et de conseils en ce domaine ?

Monsieur Douala Bell. Les concepteurs du cadre de vie, appelés architectes, ont le devoir impérieux de respecter une éthique professionnelle qui interdit des pratiques de tromperies sur leurs clients. Dans nos pays, ce manquement n'est pas encore sanctionné comme il se doit par les pouvoirs publics. Un client doit présenter à son architecte qui accepte ou non le programme de la construction qu'il voudrait avoir. Ce programme concerne le fonctionnement de l'outil habitat, les dimensions et les relations des pièces les unes par rapport aux autres, leur éclairement, leur ventilation afin que l'ouvrage soit habitable. Lorsque le client n'est pas en mesure de faire un programme, alors l'architecte a le devoir de lui en proposer un après qu'il se soit renseigné sur les besoins de son client.

8. Vous avez parlé de l'outil habitat. La maison peut-elle être considérée comme un outil ?

La maison est d'abord un outil qui répond à des besoins vitaux donc économiques. Même si j'ai les moyens matériels à m'offrir plus d'air que tout le monde, je ne peux respirer au-delà de ma capacité thoracique. Si j'ai les moyens de m'acheter une banque de sang, je ne peux m'y brancher au-delà de ma capacité cardiaque. Construire une maison est l'école de la mesure, de la vie qui ne laisse pas de place aux goinfres. Seuls y vivent avec bonheur les gourmets.

9. Votre réponse nous fait revenir précisément à la question : un « château » pour quoi faire ? Engloutir des dizaines de millions de C CFA et souvent même plutôt des centaines de millions dans une demeure qui ne sera habitée au mieux , que peut-être une dizaine d'années nous semble être un retour sur investissement plus que médiocre, même si le propriétaire de la maison a pu avoir la satisfaction d'y parader pendant cette dizaine d'années. Nous prenons la situation paradoxale d'un tel propriétaire qui meurt en laissant une maison d'une valeur de 900 millions de F CFA à des enfants sans aucune ressource et qui n'ont pas les moyens d'y vivre. Des locataires ont été cherchés, mais compte tenu du niveau de charges très élevé dans cette maison, personne ne s'est précipité. Parfois, même la solution de vente est impossible, compte tenu de l'emplacement, de l'accès et autres. Ou encore la maison est dans un tel état de dégradation au moment où elle doit être vendue (par défaut d'entretien) qu'elle est difficile à vendre, sauf à vil prix, donc avec d'énormes pertes. Voilà donc des descendants qui ont sous leurs yeux un joyau qui se révèle en fait être un boulet à leurs pieds. Que pensez-vous de ce paradoxe ?

Monsieur Douala Bell. C'est une situation désastreuse. Il vaut mieux s'en débarrasser, même gratuitement.

10. Monsieur Douala Bell. Les situations que nous évoquons sont souvent le résultat de l'ignorance. Toute personne qui envisage un projet immobilier petit ou grand a besoin d'un certain nombre d'informations sur les prévisions de fonds qu'elle devra faire. Or, il nous semble que l'on s'arrête généralement aux coûts de construction alors qu'il y en a bien d'autres après. Prenons deux exemples : une maison construite avec piscine et un grand jardin nécessitera de prendre en compte l'entretien du jardin (arrosage et autres) et de la piscine. Un « château »de 20 pièces n'aura pas la même consommation électrique qu'une maison avec 5 pièces. Pouvez-vous nous dire s'il existe des standards sur les coûts de fonctionnement et de maintenance ?

Il est établi que pendant les dix premières années de fonctionnement d'un hôpital, le budget d'entretien représente un montant équivalent à l'investissement initial de l'ouvrage, après ces coûts augmentent encore. Si l'on ramène la surface d'un hôpital à celle d'une maison, nous pouvons conserver le même rapport. Une maison bien entretenue a coûté pendant les 10 premières années le coût de l'investissement initial.

11. M. Doualla Bell. Construire un « château », garantit-il la ruine  du propriétaire ou de ses descendants ?

Monsieur Douala Bell. Oui. Pourquoi ? Les conditions de vis sont essentiellement évolutives entre l'aération des locaux des constructions anciennes et la climatisation de la résidence actuelle, plusieurs siècles se sont écoulés de savoir-faire, de maîtrise de mise en œuvre et d'utilisation. Si ces différentes périodes sont occultées dans l'esprit de celui qui veut son château aujourd'hui, la nouvelle construction ne répondra pas aux conditions d'habitabilité requises.

12. Monsieur Douala Bell, avez-vous des conseils à donner aux personnes qui envisagent de tels projets de constructions pour éviter ces situations de gaspillage et d'impasse ?

Monsieur Douala Bell. Consulter un architecte, établir avec lui un contrat en bonne et due forme selon la loi régissant la profession d'architecte. Les châteaux construits sont souvent construits sans participation effective d'architectes.

Nous vous remercions pour votre disponibilité.

























































































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